Les débats

Eradiquer la méthodologie et redonner sa place à la réflexion

Monsieur Sarkozy parlait récemment de la nécessité de mettre un terme au « surcocoonage des lycéens ». Je saisis la balle au bond pour aborder le problème -que dis-je, le fléau !- de cet hersatz de pensée que l’on nomme pudiquement « méthodologie ».

Il parait évident que la clarté de la forme reflète celle de l’esprit. La limite est cependant ténue entre l’utilisation d’outils de réflexion et la sclérose intellectuelle.

Actuellement en première année d’études supérieures, je me souviens encore du jour ou me fut donné le « plan type » de la dissertation, instantanément élevé au rang de sainte trinité par nombre des mes camarades ;

« L’introduction se compose de trois parties :

1- Je tourne autour du pot

2-  J’annonce la couleur

3- En trois temps, trois mouvements, trois coups de baguette magique, je résous le problème artificiellement soulevé »

Il s’en suit  que nombreux, inhibés par la sanction divine menaçant de s’abattre sur leur tête en cas de transgression de ce « trialogue » enterrèrent toute la créativité qui avait pu être la leur jusqu’alors, la réservant aux temps extra scolaires. Plus grave encore, d’autres se saisirent de cette aubaine pour se dégager de la responsabilité de penser, les « profils bacs » et autres publications remplissant cet office à leur place.

Plus loin qu’un modèle scolaire, cette question à première vue dérisoire nous donne l’occasion de nous interroger sur la société que nous ébauchons aujourd’hui : est ce là les citoyens que nous voulons former ? Des robots, appliquant à la lettre un modèle dont ils ne comprennent pas les fondements, faute de véritables outils de réflexion ? Est-ce donc la lâcheté que nous voulons promouvoir, et la pusillanimité intellectuelle élever comme modèle ?

J’aimerais que le lycée soit ce lieu de l’aventure intellectuelle collective et de l’audace, et que chaque jour la soif de savoir soit un peu plus grande. Au lieu de cela j’observe la lassitude, la contrainte, le dégout de la connaissance et l’obsession de la note.

Peut-on cependant s’en étonner dans un système ou la consigne précède la découverte, ou l’originalité est pénalisée au profit de la standardisation académique?

Un lieu qui se voulait être celui de l’ébullition des idées ne se trouve être en réalité ni plus ni moins que celui… de la congélation.

Quelques suggestions pour un réchauffement de la température du ragout scolaire :

Plan de l’introduction : « écris l’introduction qui te donnerait envie de dévorer cet article si tu étais lecteur ». Peu importe qu’elle fasse deux, trois, ou cinquante sous parties. Surement arriverait-on à la sainte trinité. Au moins l’élève en aurait-il compris les fondements.

” Il est si aisé d’être mineur! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui nie tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc.. je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d’exercer une haute direction de l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s’aventurer seules au-dehors. Or ce danger n’est vraiment pas si grand; car, elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement d’en refaire l’essai.”

KANT, Qu’est ce que les Lumières ?

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Commentaires5 commentaires

  • Camille Fournier

    Amélie, je dois dire que je suis parfaitement d’accord avec toi !
    Derrière la question de la méthodologie de la disserte si contraignante, c’est toute la problématique de la façon d’enseigner, et du but de cet enseignement - parce que nous ne parlons plus d’éducation, mais bien d’enseignement ici, je le rappelle car il semblerait que la fonction d’éducation, c’est-à-dire le développement intellectuel et personnel semble de plus en plus laissée de côté pour le simple enseignement d’un savoir et d’une façon de penser (ou de dépenser…) bien particulière - qui peut être remise en cause.
    En tant que lycéen de terminale (ES), j’ai l’occasion de voir à quel point l’exercice de dissertation, mais aussi le quasi-ensemble des exercices proposés pour l’évaluation sont contraignants au niveau méthodologique, nous enfermant dans un mode d’écriture (et donc de pensée!) définis par des barems, ne laissant que très peu de place à la liberté littéraire de l’élève; liberté pouvant pourtant être source de progrès indéniables au niveau de la réflexion.

    Mais il est vrai que se pose l’éternelle question (encore une!): Comment évaluer les élèves, comment les aider à progresser sans base d’évaluation bien définie ?
    En effet trop de libertés données à l’élève n’entraineraient-elles pas une incapacité de le noter sur une basé égale par rapport aux autres (donc objectivement) ?

    Je laisse la question en suspend, tout en sachant que notre système de notations n’est pas forcement le plus approprié… Pourquoi des notes, souvent réductrices, découragentes, voir dénuées de sens ? Pourquoi pas de simples appréciations, pouvant véritablement cibler les difficultés et les progrès des élèves, sans les enfermer dans la phobie de la note ?


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  • Pierre Porcher

    Je suis à la fois d’accord et pas d’accord avec ce que tu dis.
    Je pense qu’il faut adapter les méthodes et la pédagogie à l’ère du temps, mais je ne pense pas que supprimer la méthode académique soit une bonne chose en soit.
    Je m’explique : De toute manière, il faut une norme académique pour juger les élèves, parce que c’est partout pareil, il faut trouver des critères entre les élèves pour opérer une sélection et un jugement. Personne n’a les mêmes capacités, c’est évident, mais on ne peut pas adapter le lycée de manière totale aux capacités des gens, cela reviendrait à un lycée à la carte, et c’est inacceptable et en contradiction totale avec la vocation universaliste du lycée. Il s’agit non pas de former des citoyens robotisés, mais des citoyens ayant à leur disposition un socle solide de culture générale et de méthodologie pour s’en sortir dans leur études supérieures et dans leur vie future.

    Chaque art à ses règles, les supprimer ne serait pas cohérent. La dissertation à une méthode certes difficile à saisir parfois, mais quand elle est intégrée, alors tout devient clair comme de l’eau de roche, il suffit de travailler, de s’exercer.

    Si on veut supprimer la méthodologie, on supprime le critère majeur d’évaluation commun à tous les élèves de la voie générale, donc par défaut, on remet en cause le caractère universel du baccalauréat. Cela implique donc une absence de sélectivité, et ça on ne peut pas, ce n’est pas réaliste, tout le système est fondé sur une différenciation par le jugement et la compétence face à une norme (peut être n’est-ce pas bien, mais il n’est pas question de refondre le système sur ce blog).

    Personne n’est pareil justement, et chacun à ses compétences et capacités dans des domaines variés ; le vrai problème ce n’est pas la difficulté ou le “formatage” des élèves à la dissertation, c’est l’image de supériorité qui lui est attachée par rapport aux autres voies. C’est ça qu’il faut changer, et de même qu’il n’y a pas de sous-métiers, il n’y a pas de sous-voies. Il n’y a que des différences.

    Et c’est partout pareil, si vous prétendez à être boulanger, alors vous aurez être bon en mécanique pour réparer le four, cela ne sera pas suffisant. De la même manière, si vous prétendez à un enseignement par la voie générale et donc à un bac général, il faudra apprendre la méthode de la dissertation. Ceux qui considèrent la dissertation comme un carcan font fausse route, il s’agit juste d’un cadre formel nécessaire pour structurer une pensée qui est personnelle, et qui s’appuie sur des exemples du cours et de culture générale.
    Le problème n’est donc pas la dissertation, mais les déviances commerciales qui l’accompagnent, avec ces plans tout faits qui servent de maitres à penser aux élèves, et c’est innacceptable, mais sauf votre respect, l’usage de ces manuels est dû à un manque de travail, à de la fainéantise, et dans quelques cas plus rare, à une angoisse de mal-faire.

    Si des élèves dépriment, il ne faut pas nécessairement changer leur activité, mais peut être améliorer les conditions dans lesquelles ils l’effectuent, et faire un travail à l’extérieur pour empêcher les organismes commerciaux de s’enrichir avec des livret de plans tout fait, qui sont souvent très stéréotypés si ce n’est complètement faux dans bon nombre de cas !


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  • Pierre Porcher

    En revanche, je suis totalement d’accord quand tu dis qu’il faut redonner sa place à la réflexion, c’est primordial, mais il faut en fait que la méthodologie serve d’outil à la reflexion et non de receptacle formaté pour des idées préconçues mises en batterie dans les annabacs.

    En somme, il faut trouver un moyen de “personnaliser” la dissertation pour qu’elle n’apparaissent plus comme un vulgaire carcan qui reçoit tout ce qu’on lui dit. La dissertation, c’est un compromis entre le contenu et son organisation logique.


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  • paradox

    Amélie,
    je ne suis absolument pas d’accord!!!
    L’exercice de la dissertation et la “méthodologie” sont toutes deux indispensables à l’éducation, l’enseignement, la formation, quel que soit le nom que vous lui donnez.
    L’objectif général est de savoir réfléchir, penser, exercer sa raison. La dissertation est une des formes canoniques, académiques, de mise en forme de sa pensée. Pour cela, l’apprentissage de méthodes est nécessaire pour nombre d’élèves.
    Evidemment, c’est un exercice contraignant! Evidemment c’est difficile!
    Evidemment qu’on a l’impression que ces contraintes “limitent”, entravent la liberté… mais cela n’est qu’une impression, et fausse.
    Un raisonnement, une réflexion ne sont rigoureux que dans le respect de contraintes à la fois sur le fond mais aussi sur la forme.
    Ce qui est vrai de la formation du lycéen l’est aussi à d’autres niveaux : tous les intellectuels et chercheurs étrangers ayant séjourné et fait des études en France ont avoué avoir grandement appris de l’art de la dissertation, c’est un fait.
    C’est une fois que ces règles (contraignantes) ont été intériorisées et maîtrisées que l’exercice de la liberté (de penser, de raisonner) que vous mettez en avant peut se déployer!


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  • paradox

    Amélie,
    de plus, si je puis me permettre, votre présentation de ce qu’est une introduction peut sembler, de prime abord, amusante, mais relève dans le fond du “n’importe quoi”!
    Si c’est ainsi que les élèves perçoivent ce qu’est une introduction, il n’est pas étonnant qu’il y ait de si mauvaises introductions : la contrainte de forme n’a de sens que par rapport au fond.
    Je vais être rabat-joie et très “scolaire”, mais vous m’y obligez :
    1. accrocher l’attention du lecteur sur le sujet que l’on va traiter, et définir les termes du sujet n’est pas “tourner autour du pot”!
    2. plutôt qu’”annoncer la couleur” … (de quoi? de ses opinions?) la deuxième partie de l’introduction se confronte à ce qui pose problème dans le sujet : transformer le thème proposé en une interrogation centrale qui amène le débat, la discussion, est d’une nature bien différente du simple fait d’ “annoncer la couleur” dans le jeu de belotte! C’est un élément essentiel de toute “réflexion”, que vous appelez pourtant de vos voeux!
    3. Enfin, annoncer le plan de notre réflexion est un guide pour le lecteur. Ce plan n’est “artificiel” pour le lecteur que s’il n’y a pas de vraie réflexion sur le fond.
    L’introduction n’a d’ailleurs pas pour ambition de “résoudre” définitivement le problème “soulevé”. C’est plutôt dans la conclusion qu’il devrait y avoir une réponse globale à la problématique que l’on s’est donné. Pas de “coups de baguettes magiques” là-dedans.
    Là encore, la réponse finale ne paraîtra artificielle si la réflexion l’est aussi…


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