Les débats

Les exigences fondamentales pour un enseignement de la philosophie

Les responsables politiques auraient tort de ne voir dans les luttes menées depuis plusieurs mois par l’ensemble des professeurs et des étudiants, des élèves et de leurs parents que la preuve d’un refus systématique de toute réforme, comme si la situation actuelle donnait pleine satisfaction ! S’ils veulent la réussite d’une réforme qu’ils jugent nécessaire, les responsables politiques auraient intérêt à vérifier auprès des professeurs les difficultés qu’ils rencontrent sur le terrain, dans l’accomplissement de leur tâche, car à travers la réforme des structures, c’est surtout une dénaturation radicale de leur enseignement que redoutent les professeurs de philosophie : par exemple, sous prétexte que la Série L n’attire plus les lycéens, on songe à la réformer en mettant l’accent sur une meilleure préparation à la profession ; face à cette urgence, plus que toute autre discipline, la philosophie sera réputée « abstraite » et inutile : tout juste sert-elle à faire baisser la moyenne des candidats au Baccalauréat…

Contre tout préjugé et toute caricature, il importe donc que les professeurs de philosophie redisent clairement quelle est la finalité de leur enseignement. Ils ont également besoin de savoir si la République continue à juger qu’une telle finalité lui paraît essentielle pour former des hommes et des femmes libres et responsables, tant dans leur vie professionnelle que dans leur vie civique, et dans leur vie tout court !

L’enseignement philosophique dans le Secondaire n’a pas pour objectif de former des « spécialistes » de la philosophie. L’exigence de professionnalisation ne se réduit pas à l’infime minorité qui plus tard pratiquera et enseignera la discipline. Au-delà de tout objectif limité, il a pour finalité universelle : la formation du jugement. Apprendre à juger, en exerçant sa réflexion, prenant du recul à l’égard de toute opinion reçue et subie pour la confronter aux exigences d’une raison toujours attentive à l’expérience, voilà ce que notre enseignement veut offrir à nos élèves, à tous nos élèves, en les mettant en contact avec quelques grands noms de la culture philosophique qui nous ont appris à penser.

Dira-t-on qu’un tel enseignement est vain et inutile, puisqu’il ne prépare pas immédiatement à la vie professionnelle ? Faudrait-il par exemple tenter de le rendre plus compétitif sur le « marché » en lui donnant comme objectif prioritaire l’acquisition d’une compétence technique, comme l’apprentissage de l’ « argumentation » ? Nous pensons au contraire qu’en exerçant les élèves à bien juger, à mieux juger, l’enseignement de la philosophie les prépare à réussir dans leur vie professionnelle : qu’est-ce qu’un vrai métier, sinon le lieu où l’individu doit se révéler capable d’appliquer avec un bon sens aiguisé sa compétence technique, dès lors que c’est toujours dans un cas concret, face à une situation particulière, que ses connaissances doivent faire leurs preuves.

Au-delà de la visée professionnelle, c’est toute l’expérience humaine, tant individuelle que collective, que la réflexion philosophique peut aider à mieux maîtriser. Passer d’un donné, d’un fait, d’une question d’actualité, au « problème » qu’elle soulève, et qui fait apparaître un sens nouveau ou un enjeu d’abord insoupçonné, c’est là l’élaboration par excellence du discours du professeur. Sur chaque notion du programme comme sur chaque texte, ce travail de mise en problème est à reconstruire selon le mouvement d’une pensée en acte : aucune recette, aucun plan invariablement valable, aucun manuel ne saurait en tenir lieu. Voilà pourquoi, plus encore qu’en toute autre discipline, la liberté pédagogique du professeur de philosophie est consubstantielle à sa démarche.

C’est à cette même recherche du « problème » que l’élève est invité explicitement dans ses travaux philosophiques, aussi bien dans la dissertation que dans l’explication de texte au Baccalauréat. La forme dissertante de l’écriture demeure la plus adéquate pour exprimer ce mouvement de la pensée qui progresse méthodiquement d’un point de départ (comme l’énoncé d’un sujet) à un point nouveau qui révèle sous cet énoncé un problème d’abord inaperçu, qui donne à la question de départ un retentissement, un enjeu, dont la découverte justifie tout l’entre-deux. Mais bien des exercices, plus courts et moins ambitieux, peuvent judicieusement préparer à la dissertation, pendant comme après le cours. Il faut aussi rappeler qu’au niveau du Baccalauréat on juge ce travail de dissertation, non pas à la norme de quelque perfection formelle, mais essentiellement en valorisant cet effort de progression dans la compréhension du sujet. Quant à la lecture directe d’un grand texte philosophique, elle est pour l’élève l’occasion là encore de suivre, chez l’auteur, le mouvement de pensée qui part d’un constat ou d’une question, pour faire apparaître un problème qui seul donne sens à la solution qui est esquissée.

On dira que cet exercice de pensée est difficile, trop difficile pour nos élèves actuels. Encore une fois, même quand le résultat est décevant, l’exercice consenti est formateur. Mais qu’un tel effort aille à contre-courant de bien des facilités que se permet notre société, on ne le niera pas. Encore qu’on ne sache pas qu’il devait être plus « facile » au temps de Socrate ! La vraie question, celle qui commande toutes les autres, y compris celle de déterminer ce qui peut et ce qui doit être réformé, c’est de savoir si, dans la France d’aujourd’hui, la République juge que même des premiers pas dans notre discipline, comme ceux que nous essayons de faire avec nos élèves, sont inutiles aux hommes et aux citoyens de demain.

Si la République estime qu’il convient de confier cette tâche aux professeurs de philosophie, alors ces exigences fondamentales bien loin de lui paraître démesurées ou conservatrices, lui apparaîtront pour ce qu’elles sont à savoir des exigences minimales et incontournables:

  • Quelle que soit la réforme, il est impératif que les élèves puissent bénéficier d’un enseignement d’au moins 4 heures hebdomadaires sur une année scolaire entière, volume horaire en dessous duquel l’enseignement de notre discipline deviendra impossible.
  • La réforme doit se donner pour objectif de renforcer la culture générale et de rééquilibrer les filières. Dispenser le même enseignement en série technique et technologique et en séries générales est impossible.
  • Nous ne sommes pas hostiles à l’introduction de notre discipline en classe de Première. La question est surtout de savoir selon quelles modalités et dans quelles conditions celle-ci peut être réalisée pour être bénéfique aux élèves et s’articuler à la classe terminale sans amputer le volume horaire de 4 heures nécessaires à la préparation des épreuves du baccalauréat ni compromettre l’unité du programme à traiter.
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