Les débats

Les professeurs au cœur de l’institution

L’échec de la réforme du lycée entreprise par Xavier Darcos a été peu analysée, sinon en le mettant sur le compte d’un prétendu conservatisme professoral. Ce manque de réflexion trahit l’absence de perspectives à long terme de même que l’ignorance d’un grand nombre de décideurs sur les tensions à l’œuvre dans le corps professoral. L’orientation des consultations organisées par Richard Descoings sur la réforme du lycée paraît encore en témoigner.

Il semble bien que la stratégie réformatrice exogène initiée par Claude Allègre vient de montrer une fois encore son inefficacité. L’École ne peut évoluer sans une adhésion forte des professeurs au bien fondé des mesures gouvernementales ainsi qu’au calendrier de leur application. Il demeure illusoire de réformer une pareille institution en stigmatisant auprès de l’opinion publique ceux qui en ont la charge.

Il paraît donc urgent de recréer les conditions d’un véritable consensus sur les valeurs et les objectifs de l’École. En cela, avant même de s’intéresser à la condition des élèves et à la place de leurs parents, il importe surtout de donner une réponse politique aux difficultés rencontrées par les professeurs dans leur travail. Tant que cette hypothèque ne sera pas levée, les réactions épidermiques du corps - bien souvent irrationnelles il faut l’avouer, empêcheront toute évolution.

Le mal-être des professeurs repose notamment sur l’absence d’évolution dans leur carrière. Il tient pour partie à la dévalorisation de l’acte enseignant dans le monde de l’entreprise, plus paradoxalement dans le système éducatif français et en particulier universitaire. Cette situation demeure particulièrement sensible pour les doctorants en poste dans le secondaire dont la profession est au mieux perçue comme un mal nécessaire au pire comme la marque d’une incapacité.

Ce mal-être professoral découle aussi du contexte social et intellectuel dans lequel s’exerce ce métier. Quotidiennement, les professeurs des collèges et lycées sont confrontés à un nombre toujours plus important d’élèves qui ne possèdent plus les valeurs requises à la vie et à la culture scolaire : le souci de la cohérence, de la rationalité, de la logique, de la perception de la langue comme système qui organise les conditions de la communication et de perception du monde. Les incorrections orthographiques et grammaticales sont ainsi très souvent le résultat d’une grande désinvolture à l’égard de la loi en général et de la règle orthographique en particulier.

Bon nombre de cours tournent alors au fiasco, enlisés dans un malentendu qui paraît parfois insurmontable entre les valeurs des professeurs et le fonctionnement psychique des élèves élaboré dans les familles ainsi que dans des mondes virtuels de plus en plus envahissants. D’un côté les professeurs se sentent impuissants et inutiles, de l’autre les élèves s’enfoncent dans une inculture créatrice d’un vide angoissé que seul le débit ininterrompu de leur MP3 permet d’habiter un peu.

Pour tenter de répondre à ce problème qui traverse l’Occident, il existe la tentation ultralibérale, partagée par une certaine droite et une certaine gauche, d’un lycée à la carte autorisant les élèves à choisir leurs matières. Il existe aussi une voie plus française, celle d’un État arbitre des libertés individuelles, et seul légitime conciliateur entre les valeurs humanistes et les impératifs du marché du travail.

Cette voie française - que l’on peut tout aussi bien qualifier de voie républicaine - exige de refaire de l’École ce qu’elle n’est plus depuis trop longtemps : une institution avec ses règles, ses objectifs et sa gouvernance. Cette ré-instutionnalisation de l’école doit s’opérer en redonnant la prééminence aux professeurs dans toutes les instances de décision qui concernent l’orientation des élèves, leur exclusion, la gestion des établissements.

Parallèlement, le personnel enseignant se doit d’être moralement, intellectuellement, pédagogiquement et formellement irréprochable. Il est donc de la première importance que les chefs d’établissement reçoivent des outils adaptés pour mieux évaluer les qualités de leurs équipes. Les professeurs et administrateurs incompétents doivent être plus systématiquement révoqués comme leurs statuts le permettent déjà. Avec le même objectif, il paraît aussi des plus urgents de rénover les inspections afin qu’elles soient plus nombreuses, plus diverses sans qu’elles soient l’appréciation péremptoire d’un fonctionnaire inamovible.

C’est en réconciliant l’université avec le secondaire, c’est en redonnant aux professeurs une place de choix dans l’institution, c’est en défendant l’exigence intellectuelle et morale de cette profession, que les chemins de la réforme seront possibles. Xavier Darcos, en permettant, très récemment, l’accès gratuit de certains musées aux professeurs pouvait sembler convaincu si sa volonté de déconnecter le CAPES des Universités, donc du savoir, ne laissait planer des interrogations légitimes sur l’orientation exacte de sa politique. Ce ministre est-il en mesure de changer de stratégie ? Dispose-t-il de la liberté politique suffisante pour être pleinement ce qu’il est au fond : un républicain ? Nous en doutons, mais nous le souhaitons.

Matthieu Lahaye
Professeur d’histoire-géographie
Académie de Versailles.

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