Les débats

Les tensions révélées par le projet de réforme du Lycée

La tentative de réforme du lycée constitue un excellent révélateur des tensions qui paralysent l’Éducation Nationale. Ainsi, un dilemme se manifeste entre la volonté de traiter indifféremment tous les élèves et celle de conserver un niveau d’exigence culturelle. Rien n’interdit un choix tranché, mais il recèle toujours un écueil. Comment défendre le savoir, l’exigence de qualité sans verser dans l’élitisme ? Comment défendre le principe d’égalité, la volonté de faire réussir tous les élèves sans exception sans se livrer à la démagogie ? On peut illustrer ce dilemme avec la disparition des redoublements. Outre leur faible efficacité, leur principe est discutable : donner à un élève une deuxième ration des cours dans lesquels il s’est ennuyé. Le principe opposé l’est tout autant : mettre dans une classe des élèves qui ne disposent pas des bases. Comment imaginer que des adolescents tolèrent passivement leur décalage avec l’offre d’enseignement ? Du point de vue des enseignants, le redoublement constitue surtout la seule digue à la baisse du niveau.
La difficulté à se positionner ne stérilise pas obligatoirement le débat. On pourrait réfléchir à un dispositif nouveau, dans lequel les élèves redoubleraient avec un projet établi en fonction de leurs lacunes, et bénéficieraient d’un accompagnement spécifique. Mais l’institution répond d’une autre manière à ce défi. Elle entend retarder l’échéance de la compétition scolaire, à l’aide des chefs d’établissements, chargés de convaincre les professeurs de noter plus généreusement.

Quel avenir pour la filière technologique ? Il dépend des arbitrages entre le respect de la différence et l’égalité. La disparition de la filière permettrait d’inclure tous les lycéens dans une structure unique, à égale dignité selon les uns, en provoquant une grande hétérogénéité des classes selon les autres. Pourtant, comme l’enseignement professionnel, elle représente une tradition différente d’enseignement, moins académique, et rescolarise des élèves en difficulté.

L’analyse de la réforme ne peut être déconnectée du contexte, avec la fin de la carte scolaire, le soutien à l’enseignement privé et l’austérité budgétaire. Le lycée à la carte aboutira alors à des établissements d’excellence choisissant leurs élèves et proposant un menu appétissant, et des lycées ghettos, n’offrant que des modules de remédiation aux élèves qui y sont relégués. Que resterait-il de la culture commune ? D’autre part, l’enseignement repose sur un acte humain, non remplaçable par une machine. Les restrictions budgétaires n’aboutissent donc pas à une rationalisation du système, mais à sa dégradation. Il est difficile de convaincre que les réformes sont motivées par un souci d’amélioration du système, lorsqu’elles permettent de diminuer le nombre de postes. On ne peut mieux accompagner chaque élève individuellement avec moins d’enseignants.

Cette réforme n’offre pas de réponse adéquate au problème crucial des inégalités sociales de réussite scolaire, et écarte d’autres questions, comme le manque de discipline. Ainsi, au lieu de s’atteler à restaurer un consensus interne à l’école sur la relation à l’élève, le ministre compte externaliser la lutte contre l’absentéisme à des personnels précaires et ne connaissant pas le monde de l’enseignement. L’essentiel me semble du côté de la participation réelle des acteurs du système éducatif, de la prise en compte des innovations qui émanent du terrain. Pourquoi ne pas implanter dans l’Éducation nationale les méthodes d’analyse de pratiques en vigueur dans des associations d’éducation populaire ? Pour agir autrement, il faut rompre avec l’idée d’imposer de force aux enseignants une norme pédagogique basée sur la liberté toute relative de l’élève. La réforme du lycée doit être démocratique, autant par ses finalités que par ses modalités.

Professeur agrégé en lycée, docteur en histoire. Une version plus complète est publiée par l’Humanité du 17avril 2009.

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